Alaska : Chienne de vie

Plongée à l’intérieur de l’Alaska, dans l’univers extra-ordinaire de Kyia, «  musheuse » : seule au fond de la forêt froide, elle y élève et conduit 44 chiens de traineau.

La porte vitrée s’ouvre et aussitôt l’air polaire vous enlace tout entier ; il entre dans les corps encore chauds et saisi tout ce qui bouge. Quelques minutes à attendre dans le noir, finalement troué par deux phares. Un gros pick-up s’arrête. La fenêtre s’abaisse, laissant découvrir un visage qui n’a pas vraiment d’âge. Bienvenue dans le 49ème État de l’Amérique : l’Alaska.

Avant, l’Alaska était en noir et blanc, c’était une photographie un peu abimée et avec beaucoup de grain, aussi éloignée que peut l’être un  portrait de famille délavé de l’arrière grand-papa, baïonnette au fusil, le regard droit et la moustache fière. Avant, l’Alaska était déserte, délaissée et désolée. Il n’y avait rien sinon que le froid, de la neige et un peu de glace, il n’y avait rien que des montagnes séparées par de vastes plaines et sur lesquelles survivent les quelques créatures qui ont réussi à s’adapter à la rudesse extrême du milieu. Le blanc immaculé était alors drapé d’un gris sombre le matin, d’un gris très sombre l’après-midi et finalement recouvert jusqu’aux oreilles d’un noir-néant le soir venu, toujours trop vite évidemment.

Avant, l’Alaska n’avait qu’une vague sonorité, celle que l’on percevait durant les cours de géographie, quand on parcourait du regard la mappemonde double-page du manuel.

Aujourd’hui, l’Alaska, c’est un peu de ça et autre chose. Aujourd’hui c’est vivant. Ça se ressent, ça se sent et se touche, ça s’écoute et se goûte.  C’est une ville triste, Fairbanks, c’est un chemin et des forêts et des vallées connues,  des animaux aussi, aperçus ou fantasmés. Aujourd’hui, ce sont des mushers isolés, c’est une femme robuste qui a un visage et un nom, Kyia, ce sont quarante-quatre chiens, un traineau, c’est un endroit, une cabane, un poêle à bois, un sac de couchage et un crâne de cerf, c’est -38° (c’est froid !), c’est un silence assourdissant, c’est en couleurs, certes faiblardes, mais putain c’est bien vivant, revigorant.

Aujourd’hui l’Alaska a une autre sonorité, nettement plus familière.

Chez Kyia, « musheuse » amatrice, j’y resterai un peu plus de deux mois en tant que handler, l’assistant du conducteur de chiens de traineau. Je dormirai dans une cabane de trappeur en compagnie d’ un autre handler, et tous les matins sans exception nous nous réveillerons pour rejoindre dans le froid et l’obscurité la cabane de la patronne, préparer un café âpre en dégustant une fine tranche de gâteau avant de retrouver les quarante-quatre chiens, les nourrir, ramasser leurs merdes éparpillées et diverses, gelées ou fumantes, et travailler encore ou attendre et sortir quelques fois à traineau.

Ici, le mushing n’est plus seulement un moyen de déplacement ancestral mais c’est aussi un sport devenu populaire. La Yukon Quest et l’Iditarod, inconnues chez nous, sont pourtant les deux plus grandes courses de mushing au monde et traversent toutes deux une grande partie de l’Alaska. Entre 1600 et 1800 kilomètres de piste à parcourir en quelques jours à peine, seul avec ses chiens lâchés dans la nature, où le froid et la fatigue se font ressentir à la puissance mille.

Participer à l’une de ces traversées, Kyia y songerait. Elle disait qu’elle essaierait un jour, après avoir pris le temps de bien se préparer. Mais elle avait d’abord d’autres préoccupations qui pourraient être résumées en une question : comment survivre ici-haut ? Il faut se nourrir et nourrir la meute, se chauffer, se déplacer, et tout cela a un coût bien difficile à supporter lorsqu’on est sans le sou. Elle a bien tenté de faire vivre un musée sur le mushing, après avoir réuni une jolie collection d’objets achetés ici et là, mais les entrées n’ont malheureusement pas été suffisamment nombreuses et il a fallu fermer boutique après quelques années d’existence. Aujourd’hui encore, les traineaux et autres fabrications inuits s’entassent sous une bâche et attendent désespérément de trouver preneur.

Face à cette peur du lendemain, elle vit sous pression et s’installe alors un climat bien pesant. Les sorties à traineau se font rares, au contraire des crises de nerfs, et dans l’immensité des espaces blancs, il y aura désormais ce monde reclus qui se referme comme un étau, lentement, un mystérieux petit morceau d’Alaska qui n’appartient qu’à Kyia, mi-ours mi-sorcière.

Prudence avant d’entrer.

 

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[+ 3 vidéos accessibles au bas de la page]

Vous avez envie de traverser le reste des USA ? Par ICI.

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